Description

La langue du Mal.

Olivier Mannoni, germaniste et traducteur. En 2016, le livre d’Hitler, Mein Kampf, Mon Combat, est tombé dans le domaine public. De ce livre, nous avions d’anciennes traductions en français, très lissées, qui avaient considérablement amélioré le style propre d’Hitler. Ces vieilles traductions ont circulé sous le manteau puis sur Internet. Or, Mein Kampf n’est évidemment pas un livre comme les autres. C’est un livre radioactif, maléfique, le programme du nazisme, un long bréviaire de la haine, et un pamphlet politique-symptôme absolu du populisme antisémite qui sévissait en Allemagne dans les années 20. S’il n’annonce pas explicitement la Shoah, car en 1924 elle n’a pas encore été planifiée, il en est le prodrome le plus hargneux et le plus obsessionnel. Ce livre-là, plus que tout autre, appelait donc une nouvelle traduction, qui cette fois resterait au plus près de la langue chargée et illisible d’Adolf Hitler. Car le succès politique de ce livre ne doit rien à ses qualités littéraires, inexistantes, mais bien à sa capacité à faire passer des idées terribles par la simplification du langage. Pas question donc d’illusionner le lecteur en nettoyant le texte de ses erreurs et de ses lourdeurs. Il fallait le donner comme il avait été lu et comme il avait été écrit au moment de sa parution. Il fallait restituer la grandiloquence pathétique d’un Hitler qui n’est encore qu’un peintre et un putschiste raté. Ce livre-là, plus que tout autre, appelait aussi un appareil critique, un accompagnement, fait par des historiens professionnels, pour l’encadrer, l’expliquer et l’analyser. Pas question donc de laisser ce livre-seul. Cette entreprise de traduction a été menée par Olivier Mannoni, mon invité, et supervisée par plus de vingt historiens, dont Florent Brayard ; et elle a été publiée sous le titre Historiciser le Mal, aux éditions Fayard. Mais on ne sort pas complètement indemne de la traduction d’un tel ouvrage ; on ne sort pas indemne de la fréquentation des racines du mal. En traduisant Mein Kampf pendant plusieurs années, Olivier Mannoni a fait œuvre d’historien, de linguiste et bien sûr de passeur de la réflexion indispensable sur le nazisme et le totalitarisme.